
Dans notre trousse de voyage, comme nous étions des invités de marque (chanteurs !!!), nous pouvions consommer toutes les boissons à volonté, j'avoue que nous nous en sommes pas privé, nous n'avions qu'à signer le ticket de caisse en guise de paiement.
Quelle valse de signatures entre Christian et moi, après tout, on aurait eu tort de s'en priver.
Ce n'était pas « la mer à boire » pour la direction je pense.
Le duo entame le dernier titre, et comme tout s'enchaîne sur un bateau de croisière, les passagers présents quittent le salon pour rejoindre la grande salle de spectacle où plusieurs artistes vont se produire.
Nous suivons le troupeau et avant de rejoindre nos places dans la salle, nous allons dans les loges encourager les artistes d'un petit mot sympathique du genre qui rassure avant de se jeter dans l'arène (je sais de quoi je parle !).
Danseurs, illusionnistes, chanteurs, musiciens, une soirée merveilleuse !
Après le spectacle, nous partageons le pot de l'amitié avant de rejoindre notre suite, remplis de fatigue, de joie et de lumière plein les yeux.
Première nuit, la mer n'est pas mauvaise, mais pas très bonne non plus, ça tangue, et pour trouver le sommeil, bonsoir Clara !
Enfin, après une nuit mouvementée (restons correct), nous sommes réveillés par une voix qui provient de la radio de notre suite.
C'est le directeur de la croisière qui nous donne le bon déroulement de cette nouvelle journée sur le Princess Danaé.
À commencer par le service du petit déjeuner qui nous attend sur le pont avant du bateau.
Une bonne douche pour nous réveiller et nous voilà attablés avec nos potes musiciens qui nous attendaient.
Là, nous apprenons que nous aurions pu arriver dans la soirée à Alger, mais pour une question de prestige, le commandant avait ralenti l'allure afin que nous arrivions le lendemain matin de bonne heure, histoire de voir le jour se lever sur cette ville magnifique !
Pas idiot, d'autant plus que ce soir pour moi c'est le grand soir, alors autant vous dire que la journée va être rythmée par la préparation de la soirée.
En ce qui concerne Christian et moi, autant dire qu'on est dans la même galère, alors on prépare avec la technique une heure trente de tour de chant et de vous à moi ce n'est pas que du gâteau.
Alors on bosse et finalement la journée passe à une vitesse folle.
Hé oui ce soir pas d'illusionnistes, pas de danseurs, juste un chanteur : bibi !!
Une heure trente de spectacle que je termine avec la chanson phare pour l'occasion, vous avez deviné !!! L'Algérie. Soirée réussie !
J'ai payé ma traversée.
Je suis soulagé mais moralement seulement. Demain c'est à Christian de s'acquitter de son titre de transport.
Alors vient le temps de fêter avec les autres artistes cette seconde soirée, boissons (tickets signés !!!) et on en boit des verres (on s'en fout y a pas de points pour les permis bateaux) !
congratulations !!! Et dodo car demain c'est pour moi le grand jour ! Le pire c'est que je n'en sais encore rien !
Même cinéma pour s'endormir ça bouge, ça tangue comme on dit dans le métier, enfin on y arrive !
Le lendemain même réveil, mais cette fois-ci 7 heures pile !
Je me lève et me dirige directement sur la baie vitrée de la salle à manger comme vers un sapin de noël.
Christian reste encore dans son lit, j'essaie de faire le moins de bruit possible et là, un moment magique, je croyais rêver.
Pendant 40 ans, j'ai entendu mes parents me parler de leur ville comme de leur pays. Pendant toutes ces années, j'ai gravé dans mon esprit des noms de rues, de quartiers et refait cent fois les trajets avec ma mère et mon père dans les rues d'Alger, cette ville où je suis quand même né et vécu les deux premières années de ma vie.
Les seules racines que j'en avais gardées, c'était des histoires racontées par mes parents pendant plus de 40 ans !
Pourtant je ne voyais qu'une ville noire, assombrie par la nuit et éclairée par quelques lumières des rues et tout cela grossissait à mesure que le bateau entrait dans le port.
Le soleil peu à peu se levait sur Alger et pour moi, c'était encore trop rapide.
Dans ma tête, se bousculaient toutes ces histoires de ma jeunesse, en y réfléchissant et avec un peu de recul, je n'ai jamais vu le jour se lever aussi rapidement.
Et là, devant moi, je découvrais Alger la blanche !
Dans un silence majestueux, comme ma suite avait un balcon, je décide de sortir, un peu froid quand même. Nous sommes au mois de novembre mais peu importe, je suis attiré et en sortant pour admirer le silence d'une ville qui s'éveille, je m'aperçois que nous sommes 360 dans un silence religieux qui en prennent plein les yeux.
Les larmes ont le pouvoir d'exprimer les sentiments de ceux qui les lâchent dans le port d'Alger. C'est un moment fort !
Des inconnus qui se rassemblent sur un bateau à Marseille et c'est une famille unie dans le souvenir, la douleur, l'amour et la haine qui arrive ce matin.
Et là, je me sens comme privilégié, j'ai l'impression de reprendre un flambeau, si je n'étais pas venu avant c'est parce que le passé reprend ses droits et la peur aussi.
Tout le monde connaît la fin, sa peine, son horreur quelque fois pour beaucoup de personnes et tout ça m'a fait penser à tort !
Et que je n'avais rien à faire là-bas, et puis ma vie est en France, je suis Français, mais rien à faire, une force m'attirait dans cette ville comme jamais.
Je n'aurais jamais cru ça de moi, tout ce que m'avaient dit certaines personnes, qui avaient fait le voyage entre temps, c'est « tu vas voir, tu vas prendre une claque ! » vas y débrouille toi avec ça !
Ça veut dire tellement de choses, alors tu pars avec ça comme bagages et tu feras ton tri sur place.
Et bien le tri, il commençait à se faire tout seul, c'est comme si on te mettait un outil que tu n'as jamais vu dans les mains, tu te demandes à quoi cela peut servir et d'un seul coup d'un seul, tu en connais le maniement, tu sais l'utiliser comme si tu l'avais toujours eu entre les mains !
Incroyable sensation !
Et là, je me tourne vers Christian, je le regarde, et j'entends « tu vois quand on m'a proposé cette croisière, j'ai pensé à toi et je savais que ça aller te faire plaisir ».
En écrivant ces lignes aujourd'hui, des larmes coulent encore sur mon visage, ce n'est pas très important, mais à la fois si je ne le dis pas, on ne saura pas à quel point il est bon de se trouver dans une situation pareille.
Un ami qui vous ramène à vos sources, par l'intermédiaire d'un métier qui vous a choisi !
Pour vous dire que je n'y étais pas pour grand chose. Dernier regard sur le grand rocher blanc, dominé par notre dame d'Afrique, et place à la salle de bain, petit déjeuner vite fait sur le pont avant avec les copains et on s'assure d'avoir avec nous, tous les papiers nécessaires au débarquement.
L'ascenseur est pris d'assaut, un peu d'argent sur moi, j'abandonne Christian pour un moment, je ne sais pas où je vais mais j'y vais.
Arrivé dans la salle de débarquement, une foule se presse vers la sortie bouchée par les services de la douane Algérienne.
Et c'est un peu n'importe quoi ! Tout le monde est pressé de quitter ce bateau pour retrouver leurs souvenirs et ça se comprend !
Mais les douaniers prennent leur temps, épluchent les papiers et défigurent les gens qui ont plus de 60 ans et pour cause, ils avaient 20 ans à leur départ, peut-être que 40 ans après, ils doivent être recherchés ?
Pourquoi pas, ils en retiennent quelques uns à bord, leur interdisant momentanément l'accès au territoire sans aucune explication.
J'attends mon tour en priant pour qu'il reste des taxis de libre. Choisi par l'état Algérien, j'arrive en bout de queue, je présente mes papiers, précisant que je suis né ici.
Ils me laissent franchir la passerelle et me voilà sur le fameux quai d'Alger. Je remarque des bus numérotés qui nous sont attribués, je me renseigne auprès d'un guide pour les taxis mais on me répond qu'ils ont étés commandés de la France avec le billet de voyage.
Une option en quelque sorte.
De toute façon, il est formellement interdit de circuler seul dans Alger, le port étant gardé comme une forteresse, inutile de forcer son destin ou de prendre des risques.
Je grimpe dans un bus, où je retrouve des passagers heureux de m'avoir avec eux pour « l'excursion ».
Une demi heure de bus plus loin, on nous fait descendre en plein cœur de ville, des militaires armés jusqu'aux dents nous protègent, un peu trop à mon goût, et les bergers rassemblent le troupeau pour aller visiter un lieu imposé puisque nous n'avions rien choisi.
Une idée me traverse l'esprit, et je décide de fausser compagnie à cette petite foule pour deux raisons qui me paraissaient plus valables l'une que l'autre.
La première c'est qu'avec ce déploiement de sécurité nous nous faisions plus remarquer qu'autre chose et que trop de sécurité tue la sécurité et la seconde c'est que si je suis à cet endroit, j'aimerais mettre des images sur les mots de mon enfance et ce n'est pas en les suivant que je vais refaire mon monde.
Alors je file, je profite d'être hors de vue des militaires grâce à deux bus qui se croisent en manœuvrant, je touche deux mots à un passager du bus pour prévenir de mon absence, histoire qu'ils sachent que je ne suis plus là, et sans réfléchir je disparais dans la foule et me retrouve quelques secondes plus tard dans une rue, symbole d'Alger « rue Michelet ».
Cette rue, mon père y avait un magasin tout en bas m'avait-il dit. J'ai l'impression de croire que c'était un village quand il m'en a parlé, moi je suis dans une grande ville et impossible pour l'instant de repérer son magasin, mais maintenant je sais comment faire, je n'ai pas toute la vie.
Je décide d'arrêter un taxi et de me faire promener dans tous les coins d'Alger que j'ai pris soin de marquer sur un papier. Je profite d'un embouteillage pour ouvrir la porte d'un taxi que je pensais vide.
Je m'installe à côté du chauffeur, mais à ce moment, je m'aperçois que deux personnes sont présentes sur la banquette arrière.
Les trois personnes me regardent comme si j'avais commis une chose qu'il ne faut pas faire, je comprends, je m'excuse et faisant mine de partir le chauffeur me dit « non reste ils descendent là ».
Je me réinstalle, et nous commençons à parler, je lui raconte un peu ma vie et il a l'air séduit, il commence à rire avec moi, sympathise, nous nous tutoyons et il réalise mon rêve.
Il met des images sur mes mots quand je lui parle d'une rue, il me la trouve et je suis heureux.
Je lui explique qu'il faut que je rentre au bateau avant 18 heures sinon je ne pourrais pas rentrer à l'intérieur du port car il lui est interdit de rentrer dans cette zone, il n'a pas été sélectionné par les douanes.
Je lui demande donc de me déposer et à ce moment je décide de lui laisser un pourboire mais j'avais complètement oublié qu'il n'acceptait pas les Euros et, comble du comble, je n'ai pas un dinar sur moi !
Comme je n'avais que des pièces, il ne les a pas prises mais je lui ai promis que demain je le prendrai la journée et qu'il ne regretterait pas.
Il accepte avec un grand sourire et m'offre ce qu'il a de plus cher dans sa voiture un chapelet religieux.
Je m'en sors bien, quand on pense que je suis sans papier, puisque les douaniers les ont gardés, dans l'illégalité, car pas le droit de circuler par mes propres moyens et d'un seul coup, seul aux alentours du port en guettant un bus qui ne tarde pas à arriver.
Il me reconnaît, s'arrête, je grimpe et me voilà dans les règles. Il me reste 3 heures pour rejoindre Christian pour préparer les versions orchestres pour ce soir, faire le point sur les détails de son spectacle et en même temps, lui raconter ces moments extraordinaires.
Tout se passe très bien, on se retrouve au bar (signatures à gogo) je ne parle pas d'autographes si vous suivez ! Il y en a eu aussi ! Rassurez vous.
Enfin dodo sans tangage pour une fois !
La nuit fut plus calme et plus agitée à la fois. Plus calme parce que pas de tangage et plus agitée car pas beaucoup dormi.
Des idées me trottent dans la tête, un bateau avec à bord plus de 360 Français accosté à un port Algérien, quand on sait ce qui se passe dans ce pays, ça fait un peu peur.
Je n'en parle pas à Christian pour ne pas l'effrayer ou qu'il me prenne pour un fou mais je ne suis pas rassuré.
Le jour se lève, même rituel, et je décide de partir encore seul car j'ai promis à mon père de me rendre au cimetière Juif d'Alger fleurir la tombe de mon grand père mais sans oublier cette fois de changer de l'argent à la banque du bateau.
Tandis que Christian souhaite visiter la ville avec chacha et gilles.
Nous déjeunons tous ensemble et nous voilà partis, j'allais dire comme d'habitude, moi en bus pour sortir du port, mais Christian avait lui, réservé un taxi pour sa journée. A peine sorti du port, je descends du bus pour retrouver mon nouveau copain Taxi pour qu'il m'amène au cimetière.
Arrivé devant le portail, je récupère les renseignements que j'avais recueillis auparavant auprès de mon père, qui m'avait approximativement donné l'endroit de l'emplacement de la tombe de mon grand père.
Je passe l'entrée, et j'aperçois un cimetière magnifique, sur ma droite un Mémorial dédié aux Juif Algérois.
Ma première impression fut d'être surpris par l'entretien de l'endroit, tout paraissait neuf, entretenu, et surtout très propre.
Un contraste exceptionnel avec tout ce que j'avais vu jusqu'à présent !
Des centaines de noms gravés et recouverts d'or fin sur les murs à l'intérieur, des veilleuses allumées, et on aurait pu manger par terre. Je m'attarde et prends quelques photos.
Quelques minutes plus tard, je croise une personne que je pense être le gardien, je le salue et lui demande le registre afin de m'y retrouver plus facilement.
Il rentre dans sa loge, en sort des registres et commence à me poser des questions sur mon grand père.
Apres 30 minutes de recherches, il me dit qu'il ne trouve rien ! Et file s'occuper d'une autre personne qui attendait non loin de là.
Je trouve sa façon de faire un peu bizarre, alors je m'en tiens aux indications de mon père, qui m'avait dit de prendre l'allée centrale, de monter un peu plus haut et de tourner sur la droite et là je devrais tomber dessus.
A peine ai-je quitté la loge du gardien, à ma grande surprise, j'aperçois des tombes à perte de vue !
Rien n'était comme mon père me l'avait dit.
Des kilomètres de chemins laissant apparaître des tombes massacrées. Rien à voir avec l'entrée, les tombes éventrées, laissées à l'abandon, les plaques de marbre cassées, vandalisées.
Une véritable honte, et plus je m'enfonce dans le cimetière, plus c'est l'horreur ! La colère monte en moi.
Quand je vois ce désastre, je pense à mon grand père. Cet homme que je n'ai pas connu, et pour cause il est décédé lorsque mon père lui même avait 12 ans !
Je n'arrête pas de marcher dans les ronces et une végétation sauvage qui pousse partout. On dirait que personne n'a mis les pieds ici depuis quarante ans.
Je suis exaspéré, je ne trouve pas la tombe de cet homme que je n'ai jamais connu, et pourtant, je n'ai jamais été si proche de lui.
J'ai l'impression que si je le retrouve, je le reconnaîtrais. Muni de mon téléphone portable, je décide de faire appel à un autre membre de ma famille pour essayer d'avoir plus de renseignements, et en faisant défiler mes contacts, je réalise avec une profonde tristesse que tous sont décédés et qu'il ne reste personne de cette génération.
Quand je pense que j'avais 6 oncles et tantes du côté paternel et 6 autres du côté maternel, je réalise donc qu'il ne reste que mon père, gardien des souvenirs !
C'est idiot, mais ça ne m'était jamais venu à l'idée et il fallait que ça me vienne maintenant en plein milieu de ce cimetière.
Il y a bien l'oncle Albert, mais lui quand je lui ai fait part de mon désir d'aller en Algérie, il m'a carrément traité de fou en me disant qu'il ne voulait rien savoir de tout ça, qu'il avait tiré un trait là dessus.
L'heure aidant et dégoûté de n'être pas arrivé à mes fins, je reprends mon taxi qui me ramène aux côtés du port.
Une fois sur le bateau, j'en parle à Christian qui me dit que nous irons ensemble et à deux, nous aurons plus de chance de trouver, que de toute façon la tombe de mon grand père ne s'était pas envolée.
Après le repas, une guide vient me voir et me dit « tu sais demain matin, nous organisons une sortie au cimetière, si tu veux te joindre à nous inscris toi sur le tableau ».
Je lui fais part de mon après midi et de mon échec. Elle me dit que demain c'est une cérémonie officielle et après qu'elle ferait le nécessaire pour trouver la tombe.
Le lendemain matin, nous revoilà au cimetière, à la différence que nous étions plus de 60 car le cimetière Catholique est séparé d'un mur du cimetière Juif.
Nous rentrons tous au même endroit, coté Juif.
Le responsable me demande et me dit « Alain, tu es le seul Israélite ici et nous avons prévu de te demander de déposer une couronne mortuaire au mémorial juif ».
Je suis ému, il me la remet entre les mains, je me couvre la tête, et je vais la déposer religieusement à la place de celle de Monsieur Sarkozy, qui en avait déposée une huit jours avant.
Je dois avouer que j'ai été touché par cette action, et que cela m'a remonté le moral. Ensuite, j'accompagne le reste de la troupe de l'autre côté du mur pour effectuer la même cérémonie au cimetière Catholique.
Une fois terminé, je m'empresse de revenir au bureau de renseignements afin d'élucider mon problème avec la guide.
Après une demi heure d'attente, nous avons affaire à une personne différente de la veille, qui nous écoute afin de lui exposer notre problème.
Il lève les yeux en faisant mine de réfléchir et nous demande d'attendre. Il court vers la porte qui sépare les deux cimetières et revient quelques minutes plus tard avec une pile de registres sous les bras.
Pour gagner du temps, nous consultons chacun ces documents, et là au bout de cinq minutes, il tombe sur le nom de mon grand père et me demande de confirmer sa date de naissance et celle de son décès.
Ce que je fis immédiatement.
Il nous en indique l'emplacement, nous le remercions et partons en direction de l'allée précisée.
Arrivés sur les lieux, nous repérons l'allée puis le carré, et pendant une heure nous décryptons les tombes et toujours pas de grand père.
Cette situation me met en colère et je vais chercher le gardien qui revient avec nous chercher dans ce qui n'est qu'un vaste chantier, tombes détruites, sépultures arrachées, on dirait un saccage volontaire, c'est ignoble !
On a vraiment l'impression qu'après le départ des rapatriés, ils se sont vengés sur le cimetière, être venu jusqu'ici pour ça !
Ça me fait l'effet d'être le maillon qui me relie directement à cet homme que j'ai l'impression de connaître et qui m'appelle maintenant comme s'il avait besoin de moi.
Je le sens seul dans cette étendue de pierres cassées qui ne ressemble à rien.
Je me sens proche de lui sans pouvoir rien faire.
Nous redescendons car le bus n'attend pas et après demain soir, nous repartons en France. Je lâche prise, je n'ai pas réussi et de retour sur le bateau, je plonge mon regard sur Alger et j'ai de la haine.
Quelque part gît mon grand père et je ne l'ai pas trouvé.
Peut-être aurais-je plus de chance avec la recherche de l'appartement de mon père, rue Henri martin. Là c'est plus sûre, c'est une adresse, une vraie de vraie !
Je téléphone à mon pote le taxi, il est d'accord pour m'y amener.
J'en informe la guide qui me donne son accord en me disant de faire attention de ne pas m'aventurer dans des ruelles et de rester bien en vue.
En sortant du cimetière, une jeune femme et son cousin viennent prendre de mes nouvelles.
Je leur explique la situation, et ils décident de m'accompagner pour ne pas me laisser seul, il s'agit de Brigitte et jean Luc qui font partie de la croisière.
Mon taxi arrive, nous nous installons, je lui donne l'adresse et là, impensable ! Il ne connaît pas, et pour cause toutes les rues ont changé de nom, c'est vraiment la poisse, on ne veut pas de moi ici.
Il passe un coup de fil à un ancien et il lui donne le nouveau nom de la rue, un nom de martyr Arabe, comme toutes les rue d'ailleurs !
Enfin, nous arrivons sur les lieux et je vois ce que mon père m'avait décrit, des volets bleus partout, je cherche le numéro 7/8.
Je le trouve, un couloir sombre comme indiqué, s'ouvre à moi, des boites aux lettres sur le côté gauche au fond du couloir.
Pour l'instant rien n'a changé, c'est trop facile, c'est pas possible. Je sors de l'immeuble sur le trottoir d'en face pour visualiser le troisième étage.
Je prends quelques photos en pensant m'en tenir là mais tout à coup, une voix m'interpelle.
Deux jeunes Arabes me demandent ce que je fais. Je leur explique que dans les années trente, mon père, alors qu'il était petit, habitait avec sa mère et ses six frères et sœurs dans cet immeuble.
Que je prenais simplement quelques photos et que je m'en allais.
Je n'ai aucune mauvaise pensée. Ils engagent une discussion avec moi, et me posent des questions sur moi. Ils ont l'air contents de me parler, ils ne sont pas agressifs et cherchent même à m'aider.
L'un d'eux me demande si je veux monter visiter l'appartement, je suis étonné et réponds que oui.
Nous montons tous au troisième étage et il me demande de le laisser faire.
Il tape à la porte qui hésite à s'ouvrir, il parle à travers car elle ne s'ouvre pas et au bout d'un moment, une voix de femme se fait entendre. Il l'informe de ce qui se passe et la personne entrouvre la porte et ne parait pas engagée à nous laisser entrer.
Le jeune homme me dit qu'elle a peur car son mari n'est pas là et que dans ce pays, personne ne rentre quand le maître de maison est absent.br> C'est une chose que je comprends et je décide de redescendre après que la femme nous ait refermé la porte au nez. Tout à coup, le jeune homme m'appelle.
La porte se réouvre, et la femme nous invite à entrer.
Je suis heureux et j'ai peur en même temps, mais je me dis que cette situation, je ne la vivrai pas deux fois.
Alors je fonce, j'entre, je longe un petit couloir de trois mètres qui dessert deux petites pièces sur les cotés et me conduit dans une pièce de 15 mètres carré.
L'ensemble ne devant pas dépasser les vingt mètres carré.
Avec la femme, il y avait une femme plus jeune qui tenait un enfant de trois ans dans les bras. J'étais très ému, j'ai fait un bon de presque quatre-vingt ans en arrière.
Je me trouve à l'endroit exact où mon père et toute sa famille ont grandi. Je demande l'autorisation de prendre quelques photos, ce qui m'est accordé.
Je veux donner un peu d'argent à cette famille pour la remercier mais ils refusent alors je demande à embrasser le bébé, elle me le tend, je le prends dans les bras et je glisse discrètement un billet de 20 € dans sa couche.

Cela représente beaucoup d'argent là-bas, cela les aidera et ce qu'ils m'ont permis de faire n'avait pas de prix pour moi.
Nous repartons, Brigitte et Jean Luc sont contents pour moi, au moins j'aurai eu une satisfaction, je prends encore des photos en descendant l'escalier pour être sûr de ne pas avoir rêvé.
Arrivé en bas, je veux remercier les deux jeunes Arabes qui avaient tant fait pour moi mais ils ne veulent rien savoir. Ils me disent qu'ils sont heureux d'avoir rendu service à un Français et de faire passer le mot comme quoi nous sommes les bienvenus en Algérie, que ce n'est qu'un début et qu'il faut que nous investissions chez eux, que les temps avaient changés et qu'il fallait tirer un trait sur le passé.
Je les remerciais en pensant qu'à part le nom des rues, la mentalité était restée la même.
Je ne doute pas qu'un jour ils changeront, mais ce n'est pas pour demain. Nous traînons tous les trois dans la ville et reprenons notre taxi qui nous ramène au bateau après une journée bien remplie.
Mes retrouvailles avec mon ami Christian se passent de commentaires. Je lui raconte mes exploits et il est content pour moi. Il me dit que demain, dernier jour à Alger, nous irons au cimetière pour ne pas rester sur cet échec.
Nous passons à table et discutons avec un autre artiste au cœur gros comme une maison, Raymond Chayat, un humoriste de talent, engagé sur le bateau comme les autres.
Raymond et sa femme Marie se proposent de venir avec nous demain, en espérant qu'à plusieurs, nous aurions plus de chance, nous acceptons avec plaisir.
Dernière nuit à bord, sans tangage et dernière journée à Alger. Nous nous retrouvons devant ce cimetière que je commence à connaître mieux que quiconque et qui me cause beaucoup de problèmes.
A peine entré, je propose au gardien une somme d'argent pour nous aider dans nos recherches. Je pensais qu'il s'intéresserait plus à mon problème, mais il me rétorque qu'il n'a pas le droit d'accepter quoi que ce soit de notre part mais qu'il allait venir nous aider dès qu'il serait libre.

Nous voilà tous les quatre, Christian, Raymond, Marie et moi, nous dirigeant vers le carré de mon grand père.
Une fois arrivés, nous nous séparons pour pouvoir étaler nos recherches, chacun a le nom en tête, et nous sillonnons les allées.
Un quart d'heure plus tard, la voix de Marie s'élève, elle s'adresse à moi en me disant « ton grand père c'est Ruben Sebbah ? » je répond oui !
Tu as trouvé ? Elle me répond « je crois venez m'aider » !

Nous la rejoignons, elle est hors du carré qui nous avait été indiqué et là, je la vois déterrer une plaque de marbre enfouie sous 5 centimètres de terre.
Cette plaque faisait à peu près 1 m 20 X 60 cm sur 5 cm d'épaisseur. Bien entendu, les côtés qui la soutenaient, qui formaient un rectangle de la même dimension le tout sur 1 mètre de hauteur avaient disparus. Mais cela ne m'a pas étonné.
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Alain Sebbah